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Photo: Zoe Compton

La mémoire de Marguerite Duplessis habite toujours le Vieux-Montréal

  • Essai
  • Fondation PHI
Par  Zoe Compton

La Fondation PHI présente, en collaboration avec les Productions Onishka et le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui (CTD’A), le parcours sonore Marguerite: la pierre.

Cet article propose une réflexion sur le parcours sonore Marguerite: la pierre. Conçue par l’artiste Émilie Monnet, Marguerite: la pierre retrace la vie de Marguerite Duplessis, première esclave et première autochtone à avoir lutté juridiquement pour obtenir sa liberté en Nouvelle-France. Le 7 mai, vingt participant·e·s se sont rassemblé·e·s à la Fondation PHI en compagnie des artistes Émilie Monnet et de son invitée, Mélanie O’Bomsawin, afin de faire le parcours ensemble. 


Les façades en pierre du Vieux-Montréal servent de cadre à l’histoire de cette héroïne qui habitait jadis ce quartier fondé par les colons français au XVIIe siècle. Dans la culture autochtone, les pierres sont parfois considérées comme nos plus vieux ancêtres et donc comme les gardiennes de l’histoire de nos terres. Faisant ainsi face au sombre passé dont les façades du Vieux-Montréal furent les témoins, nous nous sommes promené·e·s dans les rues que Marguerite Duplessis empruntait. Le parcours a été suivi des commentaires d’Émilie Monnet et de son invitée, Mélanie O’Bomsawin, dont le travail artistique multidisciplinaire explore la mémoire des pierres.

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Photo: Zoe Compton

Le mythe du «bon colonisateur» subsiste quand on parle du Canada dans le contexte historique de la colonisation. Cette idée laisse entendre que notre histoire fut moins violente que celle vécue aux États-Unis. Tandis que l’histoire de l’esclavage aux États-Unis est fortement documentée, la plupart des Canadien·ne·s ignorent que cette pratique a bel et bien existé en Nouvelle-France de 1629 à 1833. Difficile de s’en étonner lorsque l’on sait que ce versant de l’histoire est rarement mentionné dans les programmes scolaires et a même parfois été sciemment occulté. Par exemple, la traduction à l’anglais de l’ouvrage de l’historien québécois Marcel Trudel, L’esclavage au Canada français, a causé un tel scandale lors de sa première publication en 1960 que cette dernière a finalement a été retardée de cinquante ans [1].

Selon Marcel Trudel, près des deux tiers des esclaves au Québec étaient des Autochtones. En effet, les esclaves oir·e·s coûtaient environ le double. Posséder des esclaves était alors un symbole de statut social et on les utilisait plus souvent comme domestiques dans les villes que comme main-d’œuvre à la campagne.

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Photo: Zoe Compton

Dans le Vieux-Montréal, épicentre de la traite esclavagiste au Québec, les traces de ce violent passé sont aujourd’hui camouflées derrière les devantures des boutiques touristiques, des restaurants et des hôtels. Le parcours sonore proposé par Émilie Monnet met en lumière cette histoire dans le cadre du minutieux projet qu’elle mène avec plusieurs collaborateurs pour ressusciter l’esprit de Marguerite Duplessis.

Cette balade audioguidée nous encourage à réfléchir à l’histoire de nos terres du point de vue environnemental et explique que 80 % des rivières qui sillonnaient Montréal (ou Hochelaga, pour reprendre le toponyme d’usage à l’époque) sont maintenant enfouies sous des siècles d’expansion urbaine. Selon Émilie Monnet et Mélanie O’Bomsawin, si les pierres sont nos lointains aïeux et les gardiennes du savoir, elles renferment donc l’histoire du colonialisme et de la traite esclavagiste dont le souvenir plane encore sur les rues pavées et les façades de pierre du quartier. Le mot «pierre» en Anishinaabemowin se dit mushum, qui veut aussi dire «grand-père». Cette notion nous invite à penser la terre comme un point d’ancrage matériel du savoir et des histoires.

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Photo: Zoe Compton
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Photo: Zoe Compton

En déambulant dans le Vieux-Montréal, aujourd’hui l’une des principales attractions touristiques de la ville, nous avons assisté à une juxtaposition saisissante. Tandis que le parcours sonore retrace un passé occulté par des siècles de colonisation et alors que nous marchions sur la rue Saint-Paul vers l’endroit où vivait Marguerite Duplessis, l’odeur d’eucalyptus émanant d’un élégant hôtel est venue soudain nous assaillir. Des flots de touristes et de gens d’affaires allaient et venaient en toute insouciance, certains mangeant un sandwich ou sirotant une sangria, d’autres en train de prendre des photos avec leur téléphone intelligent… Comment leur en vouloir? L’histoire de ce lieu n’est pas visible à l’œil nu.

Sur la Place d’Youville, un monument en pierre d’environ 25 pieds de haut rend hommage aux premiers colons alors qu’une petite plaque de bronze placée sur la rue Vaudreuil, à côté de quelques poubelles, est le seul souvenir que le Vieux-Montréal conserve de Marie-Joseph Angélique (une esclave noire, torturée et exécutée après avoir été accusée d’avoir mis le feu à la maison de ses maîtres) et de l’abolition de l’esclavage au Québec. Le parcours sonore s’est révélé être une expérience à la fois instructive et déchirante à tous les égards.

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Photo: Zoe Compton

L’ampleur du travail qu’Émilie Monnet a consacré au projet est incroyable. Elle nous permet ainsi de mieux connaître l’histoire de Marguerite Duplessis et sa lutte pour se libérer du joug esclavagiste en Nouvelle-France. Avec le lancement récent au Canada de la Décennie internationale des langues autochtones de l’UNESCO et la célébration du Mois national de l’histoire autochtone en juin, ce parcours sonore arrive à point nommé pour encourager les Montréalais·es à s’intéresser aux langues et aux histoires qui imprègnent leur territoire. Dans le contexte de la décolonisation, l’érudite Paulette Regan a déclaré dans son article Unsettling the Settler Within: «en tant que membres de la culture dominante, nous devons être prêts à affronter le malaise, l’inconfort et le trouble qui résultent de la meilleure compréhension de notre propre histoire si nous voulons transformer notre relation coloniale avec les peuples autochtones [2].»

Le projet en trois volets d’Émilie Monnet est représentatif du contexte plus vaste de l’esclavage et de l’injustice dans l’histoire du Canada. Débutant à la Fondation PHI, au 451, rue Saint-Jean, le parcours sonore est offert en diffusion continue en ligne en tout temps jusqu’au 30 octobre 2022.

Bibliographie

[1] Neale McDevitt. «The untold story of slavery in Canada and Montreal», McGill Reporter (2017), https://reporter.mcgill.ca/the-untold-story-of-slavery-in-canada-and-montreal/.


[2] Paulette Regan, «A Transformative Framework for Decolonizing Canada: A Non-Indigenous Approach», présenté au Indigenous Governance (IGOV) Doctoral Student Symposium (Université de Victoria, Canada), 52.

Auteure: Zoe Compton

Zoe est éducatrice et chargée de projets à la Fondation PHI pour l’art contemporain. Elle a obtenu une maîtrise en Éducation de l’art de l’Université Concordia, explorant les thèmes de la décolonisation des colons et de l’impact de ses ancêtres sur l’environnement de l’Île-du-Prince-Édouard par le biais d’une thèse axée sur les arts. Sa philosophie d'enseignement est fondée sur la promotion de la sensibilisation à l’environnement et de l’accessibilité, ce qu’elle met en pratique au Centre des arts visuels de Westmount, à l’école d’art Pointe-Saint-Charles et dans d’autres milieux communautaires. Zoe travaille également en tant qu’assistante de programme pour la Commission canadienne pour l’UNESCO, soutenant les responsables de programme dans leur travail pour faire avancer les Objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies avec divers réseaux et partenaires.

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