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Antenne

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Lee Bae dans son atelier. Photo: André Morin.

Le geste exprime le temps, le mouvement ravive la mémoire: l’art performatif de Lee Bae

  • Article
  • Fondation PHI
Par  Amanda Beattie

La joie, la bonté, le deuil
tout s’étiole en un clin d’œil,
l’émotion passe en un instant,
comme la fugace caresse du vent.
— Edwin Denby [1]

Grand poète, auteur et critique américain, Edwin Denby a signé maints écrits sur la danse en trente ans de carrière, au milieu du 20e siècle. Il s’intéressait tout particulièrement à la chorégraphie sans intrigue, concept qui était aussi au cœur de l’œuvre du chorégraphe George Balanchine. Par la plume pour l’un, par la danse pour l’autre, Denby et Balanchine cherchaient à démocratiser l’approche artistique par la simplicité et la pureté.

Plusieurs raisons expliquent que Denby et Balanchine viennent à l’esprit quand on étudie l’œuvre de Lee Bae: l’esthétique du minimalisme et de la simplicité dans l’utilisation du charbon, sans doute l’un des médiums artistiques les plus modestes et les plus accessibles; l’importance accordée à la gestuelle chorégraphiée, répétée et mémorisée; le fort rapport au passage du temps, qu’il s’agisse d’une trace de charbon dans une performance, d’une émotion éphémère comme dans l’extrait du poème de Denby, ou encore de l’ondulation des corps dans une chorégraphie de Balanchine. «Quand je travaille avec ma brosse et mon corps, je travaille avec le temps. C’est la chose la plus importante. Le geste exprime le temps [2]», explique Bae. À son avis, le temps va inexorablement de l’avant, tout en se répétant en boucle, tel le monde naturel qui lui tient tant à cœur. Le temps se compose de mouvements répétés, remontant le fil de la mémoire jusqu’à ses origines.

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Lee Bae, Sans titre (détails), 2019. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la galerie Perrotin. Photos: Guillaume Ziccarelli.

D’un grand élan naît alors un trait. Puis un autre – est-ce le même? – et encore un autre, dans une boucle de synergie infinie. Le corps reproduit le geste précédent et poursuit le mouvement, en le perfectionnant. Dans une chorégraphie de formes jaillissent des traits. Des traits sans prétention qui feignent la spontanéité, mais qui sont toujours le fruit d’années de travail, de réflexion et de mémorisation. Voilà toute la beauté et la complexité de Sans titre (2019), faite de charbon sur papier. Imposante, l’œuvre d’environ 260 x 190 cm présente la douce exploration du mouvement et de la forme que rend possible le charbon pur. Bae crée des dizaines d’esquisses chaque matin, sans la moindre planification, en laissant son corps s’exprimer et reproduire les gestes qu’il a mémorisés. Par la suite, l’artiste choisit le geste qui lui plaît davantage et retrace le dernier trait d’un mouvement franc. Toujours inspirée du temps et de la mémoire, la série dont fait partie Sans titre met en lumière la légèreté unique du charbon.

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Lee Bae, Sans titre (détails), 2019. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la galerie Perrotin. Photos: Guillaume Ziccarelli.

Que ce soit en choisissant des arbres à brûler pour Issu du feu (2018), en assemblant des répliques sculpturales des kakis de son enfance pour Sans titre (1999) ou en créant des paysages au charbon comme Landscape cn13 (2001), l’artiste use toujours de la répétition, du mouvement et de la mémoire qu’en garde le corps. Tels Denby et Balanchine qui célébraient la pureté du mouvement sans la distraction d’une histoire, Bae se penche sur le geste avant de considérer le concept. Son processus, en pensée et en action, est aussi inébranlable que sa dextérité manuelle; et que sa conviction profonde que le geste exprime le temps et que le mouvement ravive la mémoire.

Mouvements

L’outil Mouvements: Lee Bae est conçu par l’équipe de l’éducation à la Fondation PHI afin d’encourager les visiteurs à développer en profondeur certains concepts clés explorés par l’exposition Lee Bae: UNION.

Bibliographie

[1] Edwin Denby, «During Music», Poetry: A Magazine of Verse, vol. 18, no 3 (juin 1926), 142. [Version originale en anglais, traduction libre dans le texte.]
[2] «Interview with Lee Bae», Lee Bae, éd. Lóránd Hegyi et Henri-François Debailleux (Milan: Skira, 2011).

Autrice: Amanda Beattie

​​Amanda Beattie travaille comme éducatrice et chargée de projets à la Fondation PHI et comme professeur de l’histoire de l’art au Collège Dawson. Elle a obtenu une maîtrise en histoire de l’art de l’université Concordia sur le sujet de l’intersection entre l’art et la nature dans l’œuvre d’une sélection d’artistes depuis les années 1970s. Elle a travaillé dans l’éducation muséale dans plusieurs institutions incluant la Collection Peggy Guggenheim (Venise, Italie), La Biennale di Venezia (Venise, Italie), The Museum of Modern Art (New York, États-Unis), et le Musée des beaux-arts de Montréal. À travers sa carrière, elle a toujours eu comme objectif de rendre l’art accessible à tous les publics et de favoriser une meilleure compréhension et appréciation de l’art moderne et contemporain avec une approche basée dans le respect et la discussion. Amanda travaille aussi en tant que consultante en développant des outils pédagogiques pour des organismes artistiques, et comme écrivaine indépendante pour des catalogues et des revues d’art.

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