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Photo: Michel Ouellette

De l’observation à l’incarnation: une conversation entre artistes sur les déchets textiles

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Par  PHI
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Photo: Michel Ouellette

Que se passe-t-il lorsque les déchets textiles ne sont plus seulement un phénomène que nous observons, mais deviennent un environnement dans lequel nous vivons physiquement?

Cette conversation réunit l’artiste multidisciplinaire Dana Edmonds et l’artiste-chercheuse Mira Musank, dont les pratiques se croisent autour du textile, de la durabilité et des récits, tout en empruntant des approches distinctes. Le travail d’Edmonds mobilise la peinture, l’investigation matérielle et des cadres critiques tels que le colonialisme des déchets, ancrant la discussion dans les enjeux contemporains du textile. La pratique de Musank se déploie à travers l’expérimentation tactile, l’approvisionnement communautaire et la réalité étendue immersive (XR), où processus matériels et numériques s’influencent mutuellement.

Né de la participation de Musank à la résidence PHI Immersive (2025–2026), avec le soutien de PHI Studio, et développée autour du thème «XR et son impact» en partenariat avec Agog, ce dialogue explore la manière dont les pratiques textiles se transposent dans l’espace virtuel. En circulant entre histoires personnelles, processus techniques et réflexion philosophique, il redéfinit les textiles non plus comme de simples objets, mais comme des vecteurs de mémoire, de systèmes et de relations – ouvrant de nouvelles façons de comprendre la crise climatique à travers l’engagement matériel.

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Photo: Michel Ouellette

Dana Edmonds: J’ai réalisé, en voyant les images de ta résidence, que tu travaillais dans le même bâtiment que mon atelier au Complexe du Canal Lachine. Ce croisement est assez significatif. Qu’est-ce qui t’y a amenée?

Mira Musank: Le projet immersif en lui-même ne nécessitait pas cet espace. La plupart du travail en XR a été développé ailleurs. Mais le textile ne peut pas exister uniquement dans un espace virtuel. Le tissu est tactile. Il a du poids, de la texture, de la résistance. Le projet avait toujours besoin d’un pendant physique. Je m’y suis retrouvée en collaborant avec certains des designers en résidence qui travaillaient au sein de l’infrastructure partagée de LIGNES DE FUITE. Iels m’ont invitée dans l’espace, et cela est devenu un moment de connexion. Plus tard, Atelier Textile m’a offert une toile de protection, que j’ai transformée en manteau à partir d’une adaptation zéro déchet d’un patron de Patrick Kelly. Cette pièce porte la mémoire. Je ne la vendrais pas. Certaines œuvres portent trop fortement leur origine.

Dana Edmonds: Ton travail circule entre fabrication physique et environnements immersifs. Tu as déjà décrit la XR non pas comme un «ajout», mais comme un autre espace matériel. Qu’est-ce que ce déplacement te permet?

Mira Musank: Il est important pour moi de ne pas opposer le physique et le numérique. Ce sont des canaux différents, qui circulent dans les deux sens. Ils composent une même réalité. On entend parfois, surtout chez les générations plus âgées, que «ce n’est pas réel». Mais si, c’est réel. Simplement dans une autre dimension de l’expérience. La réalité virtuelle n’est pas une échappatoire à la matérialité. C’est une manière de l’étendre. Le textile existe déjà dans la traduction – entre le corps, le mouvement, la mémoire. La XR rend cette traduction visible.

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Photo: Michel Ouellette

Dana Edmonds: Ta pratique du textile collecté est devenue très reconnaissable aujourd’hui. Est-ce que cela s’est construit volontairement comme un langage signature?

Mira Musank: Oui, c’est devenu une forme de langage signature avec le temps. Mais ce n’était pas pensé ainsi au départ. J’ai commencé avec une question très simple : voyons ce qui se passe lorsqu’on entre en conversation avec le tissu et les volants. Quand j’ai commencé en 2021, dans le cadre d’une cohorte Climate Creative, ce n’était qu’un seul projet. Rien de plus. Mais je l’ai conçu comme un processus itératif, en constante évolution. Aujourd’hui, je ne cherche même plus les tissus: ce sont eux qui me trouvent. Un designer m’a donné 10 livres de chutes. Une voisine m’a dit: «il faut que tu viennes dans mon atelier et que tu prennes mes tissus». Il y a une circulation constante.

Dana Edmonds: Est-ce que cela peut devenir lourd, cette accumulation permanente?

Mira Musank: Oui. Il y a une raison pour laquelle on ne voit pas le reste de mon atelier. Mais je ne vois pas cela uniquement comme de l’accumulation. J’essaie de le penser comme une circulation. Je ne peux pas tout utiliser, et je ne couds pas assez vite. Donc je redistribue des matériaux à d’autres artistes. Parfois, quelqu’un d’autre peut leur rendre davantage justice. Cela fait aussi partie de la pratique. Et cela change la notion de responsabilité: ce n’est plus seulement «j’ai reçu», mais «où cela doit-il aller ensuite ?»

Dana Edmonds: Cette idée de circulation rejoint ta manière de parler de durabilité. Tu disais que la durabilité est un état d’esprit. Peux-tu développer?

Mira Musank: Pour moi, la durabilité relève des relations. Le déchet est le symptôme d’une relation défaillante – entre les personnes, les systèmes, les matériaux. Nous vivons dans une économie linéaire: extraire, produire, consommer, jeter. Ce n’est pas une relation. Il n’y a pas de réciprocité. La question devient alors: comment reconstruire cette relation? Avec les matériaux, les systèmes et avec nous-mêmes. La durabilité n’est pas séparée de l’histoire. Elle révèle la manière dont les systèmes ont été construits. Et les déchets ne disparaissent jamais vraiment: ils se déplacent ailleurs. C’est là qu’intervient la notion de colonialisme des déchets – ce qui devient la charge de quelqu’un d’autre.

Dana Edmonds: Est-ce que cette conscience transforme ta manière de travailler la matière?

Mira Musank: Oui, mais pas de façon restrictive. Je commence souvent un projet en en connaissant peut-être 50%. Cela suffit. J’ai travaillé comme product manager, donc je viens d’un univers où tout est planifié. Mais ici, j’ai appris que trop de contrôle bloque le processus. Je commence, puis les matériaux, les collaborations et les contraintes redessinent le projet.

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De gauche à droite: Leidy Beiby, Process Visual, Atelier Denora
Photo: Michel Ouellette
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Photo: Michel Ouellette

Dana Edmonds: Comment cela se traduit-il dans la réalité immersive?

Mira Musank: Dans la confection textile, tout est lent et précis. En VR, nous voulions de l’immédiateté. Au lieu de construire un vêtement point par point, les participant·e·s saisissent un tissu numérique et le posent directement sur une forme. Il s’y fixe instantanément. Nous avons réduit le système à une seule silhouette pour que l’attention se porte sur le geste plutôt que sur la construction. Les créations apparaissent ensuite sur un podium partagé. Cela devient collectif.

Dana Edmonds: Donc l’espace immersif n’est pas seulement de la visualisation. C’est de l’interaction.

Mira Musank: Exactement. Et cette interaction devait rester ancrée, pas abstraite. C’est pour cela que nous avons créé des points d’ancrage physiques. Les participant·e·s portent un vêtement avant d’entrer en VR. Ils s’assoient aussi sur une chaise recouverte du même langage textile. Puis, dans la VR, cette même chaise réapparaît. Il y a donc deux points de contact: ce que l’on porte, et où l’on s’assoit. Cela dit: vous êtes toujours ici. Vous êtes en sécurité. Vous ne disparaissez pas dans le système.

Dana Edmonds: Cette duplication ressemble presque à une structure rituelle.

Mira Musank: Oui, c’est une transition. Je pense aussi beaucoup aux jeux vidéo. Je suis joueuse. Dans les jeux de rôle, il y a toujours des guides, des objets familiers qui orientent. Nous avions ce que nous appelions le «vêtement corbeau». Comme un guide ou un compagnon dans l’expérience. Il a changé de forme plusieurs fois — écharpe, veste, collier – mais il est finalement devenu un vêtement que j’avais déjà réalisé. Cela s’est imposé naturellement.

Dana Edmonds: Et le corbeau devient une présence dans le système.

Mira Musank: Oui. Un point de repère. Quelque chose qui dit: tu n’es pas seul·e dans cet espace.

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Photo: Michel Ouellette

Dana Edmonds: Comment l’accessibilité est-elle entrée dans ta compréhension de l’immersion ?

Mira Musank: Il y a eu un moment qui a tout changé pour moi. Une visiteuse en fauteuil roulant est entrée dans l’exposition virtuelle Climate Gallery, que j’ai produite avec Climate Creative en 2022. Dans cet espace, elle n’avait plus de barrières physiques – pas de rampes, pas d’ascenseurs, aucune limitation d’accès. Elle était simplement présente. Cela m’a fait comprendre que l’espace numérique n’est pas seulement esthétique: il peut aussi être infrastructurel. Bien sûr, il a ses propres limites – les problèmes de bande passante, les défaillances techniques. Rien n’est parfait. Mais quand ça fonctionne, quelque chose de fort se produit. Une forme de magie peut émerger.

Dana Edmonds: Ce n’est donc pas un remplacement, mais une expansion – avec ses fragilités.

Mira Musank: Oui. Et je ne pense pas qu’il doive être parfaitement stable. Il y a quelque chose d’important dans cette instabilité. Elle reflète les systèmes réels.

Dana Edmonds: Tu as travaillé à la fois de manière autonome et au sein de résidences et d’équipes structurées. Comment cela a-t-il influencé ta manière de collaborer?

Mira Musank: Il y a un temps pour les deux. J’ai travaillé en entreprise, donc je connais les équipes, les structures, les délais. Mais en tant qu’artiste, on n’a pas toujours ce cadre. On apprend à le recréer temporairement. Pendant la résidence, j’ai retrouvé un écosystème structuré – design, technologie, production, narration dans un même espace. Et cela m’a rappelé que les gens se mobilisent quand les conditions sont justes, quand ils se sentent respectés dans le processus.

Dana Edmonds: Est-ce que cela change ta manière de te situer dans ces systèmes?

Mira Musank: Je ne me vois pas comme un modèle. Je ne pense pas que ce soit le rôle d’un·e artiste. Ma responsabilité, c’est de continuer, dans la mesure de mes capacités, et de rester en dialogue avec les systèmes qui me tiennent à cœur. En tant qu’artistes, nous répondons déjà au monde à travers notre travail. Cette réponse est en constante évolution. La question n’est pas: «comment représenter cela parfaitement?», mais plutôt: «comment maintenir cette relation vivante?»

Dana Edmonds: Donc le travail lui-même est la relation.

Mira Musank: Oui. Et elle continue de se transformer. C’est pour ça que je ne le considère pas comme un message fixe. C’est un système en mouvement. Et les gens s’y connectent différemment. Certains immédiatement, d’autres plus tard, certains pas du tout. C’est aussi ça qui en fait partie.

À propos des artistes

2025 26 Residence PHI Immersif COVER

PHI IMMERSIF

PHI Immersif est un programme de résidence de six semaines intensives mené par PHI Studio à Montréal, en partenariat avec Agog: The Immersive Media Institute. Le programme soutient des créateur·trice·s et agent·e·s de changement souhaitant utiliser la réalité étendue (XR) pour le bien commun en leur offrant un accompagnement dédié, des opportunités de collaboration avec les expert·e·s de PHI Studio, ainsi qu’un accès à ses ressources créatives et technologiques.

Pendant six semaines, l’artiste, le groupe ou le collectif sélectionné bénéficie d’un accompagnement sur mesure de la part des équipes de PHI Studio. Cet encadrement combine expertise créative, technique et stratégique, un espace de travail dédié, ainsi que des opportunités de mise en relation avec des partenaires communautaires, afin de consolider le concept, tester des pistes de création et préparer les prochaines étapes du projet.

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