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Ressentir la colonialité: Helena Martin Franco

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Par Daniel Fiset

Dans le cadre de son projet d’engagement public Incandescences, la Fondation PHI a invité quatre artistes à imaginer différentes interventions pour réactualiser ses archives. Pensé en lien avec l’exposition Lee Bae: UNION, Incandescences s’inspire de l’utilisation que Bae fait du charbon: une substance qui est la trace d’une combustion passée tout en permettant à d’autres feux de s’allumer. Chaque artiste participant.e conjugue d’ailleurs sa pratique artistique à des tâches liées à l’enseignement, à la recherche, à la médiation ou à l’administration. Ce double rôle, autant causé par un désir profond des artistes de participer activement à la constitution d’un milieu que par la nécessité d’accumuler les tâches devant la précarité de ce même milieu, évoque lui aussi le charbon – une matière dont les usages sont tout aussi pratiques que symboliques.

Absence à main levée

L’artiste Helena Martin Franco a été la première invitée d’Incandescences. Sa recherche, qui s’est déroulée en mars 2021, a d’abord pris la forme d’une intervention au sol de la salle éducative de la Fondation. L’artiste y aura placé de longues bandes de carton beige pour tracer les contours d’objets tirés de nos activités éducatives passées. Ces longues bandes, les mêmes utilisées pour protéger le sol de nos espaces pendant le montage des expositions, laissent entrevoir le processus de recherche de l’artiste tel une cartographie. Helena a ensuite produit une vidéo témoignant de sa démarche ainsi qu’une performance en ligne, intitulée Absence à main levée. En pensant l’encadrement de la vidéo ainsi que son propre corps comme des contours à retracer (et à redéfinir), cette performance permet à la recherche de l’artiste de se déployer publiquement, la faisant sortir des cadres habituels.

Je me suis entretenu avec Helena pour en savoir plus sur sa démarche et sur les questions qui traversent Absence à main levée.

Helena Martin Franco – Absence à main levée/Freehand Absence/Ausencia a mano alzada | Fondation PHI

Entrevue

Daniel Fiset: Quelles ont été tes tactiques pour débuter le processus de recherche dans les archives de la Fondation? Qu’est-ce qui motivait cette recherche initiale?

Helena Martin Franco: Je suis arrivée avec l’intention de développer des préoccupations décoloniales déjà énoncées dans mon travail antérieur avec Fritta Caro. L’idée était de voir ce que je pouvais faire avec cette perspective une fois entrée à la Fondation. À la place d’aller chercher dans tout ce qui avait déjà été réfléchi et écrit, je voulais trouver ce qui n’était pas nommé. Je voulais faire confiance à la matière, aux objets trouvés, à leurs textures, à leurs couleurs, aux sensations. À l’épaisseur de l’air, à l’espace lui-même qui est le dépôt de tout ce contenu.

DF: Qu'est-ce qui a d’abord attiré ton attention dans les archives?

HMF: À notre première visite dans la salle [éducative de la Fondation], la présence des matériaux d’emballage s'est imposée comme un sujet en lui-même. Elle évoque la protection des œuvres et des objets précieux. Toutefois, en prenant soin de ces objets, on cache leurs identités. Leurs contenus ne sont plus accessibles aux visiteur.e.s. J’ai alors pensé aux absentes, aux œuvres qui n’ont jamais été là pour être protégées. Dans une perspective décoloniale, on peut faire le lien entre cette absence et les histoires, les mémoires, les langages visuels et les esthétiques qui n’ont pas été racontées, exposées ou considérées comme importantes.

Dans mon intervention de départ, j’évoque une performance de María Teresa Hincapié [Una cosa es una cosa, de 1990], dans lequel elle répertorie les objets de sa maison pour en faire et refaire le dessin en spirale au sol de la salle d’exposition. J’ai donc décidé de faire la même chose et j’ai choisi de sortir les objets de leur entreposage pour les dessiner en longeant le périmètre de la salle éducative, en sachant qu’on allait les entreposer à nouveau. Les objets, la matière, les mots allaient apparaître et disparaître. En rendant visible des liens entre eux, en traçant leurs contours, il m’est apparu d’autres pensées liées à l’absence et la présence. J’avais la sensation que les liens tendus par les absences étaient déjà là, mais invisibles – j’ai tenté de les écouter et puis de les nommer, mais les lacunes sont énormes. Je trouve que c’est de plus en plus difficile de se conformer. On vit dans une période de grandes revendications – on en a marre que les choses ne soient pas nommées. On a été parfois gêné.e.s de nommer certains abus, et les nouvelles générations ont bien identifié ce besoin de revendiquer. On peut appeler ce processus «décolonial»: la représentation d’un besoin de réécriture, la critique d’une hégémonie.

Projet d’engagement public: Incandescences

Entrevue

DF: Dans le texte de présentation de ta performance, tu évoques justement l’idée de la «colonialité» des institutions. Je pense que le terme rejoint ce que tu dis précédemment: un processus décolonial débute par la capacité de nommer.

HMF: Oui, je me suis rappelé de cette question que nous pose Walter D. Mignolo: «où et comment nous touche la colonialité?». Il faut la repérer, essayer de la voir et de la sentir, comme elle agit de façon différente dans chacun.e de nous selon notre place dans l’institution. Pour s’engager dans un processus décolonial, il faut en sentir le besoin, et pour le faire, il faut se rendre compte de la violence qu’entraîne certains exercices de pouvoir. Il y a deux questions interreliées: comment ressent-on cette violence, et comment en fait-on partie? La performance rappelle que ces questions sont intimement liées au corps.

DF: Peux-tu m’en dire plus sur ces liens invisibles que tu as observé, et que tu rends visible dans le vidéo-démarche et dans la performance?

HMF: C’était important que ma recherche s’ouvre. Au lieu de simplifier, je voulais respecter sa complexité et le besoin d’ajouter de nouvelles références. C’est une démarche apprise de l’exercice collectif du féminisme – l’importance de créer des liens et de visibiliser le travail de mes collègues. J’étais attentive aux événements qui se sont produits durant mon séjour dans la salle éducative. Alors, j’évoque la présence d’artistes qui réfléchissent à la reconnaissance et la réaffirmation de leurs corps en même temps que moi, comme arkadi lavoie-lachapelle et LaViolette (Se toucher, présentée à Montréal du 11 au 14 mars) et comme Johana Cervantes, Elsy Arango, Maira Bertel (De la Implosión a la Impronta, présentée en ligne du 12 mars au 12 avril). Aussi, je pense que ce moment de pandémie nous invite à utiliser la technologie pour briser l’obstacle de la frontière géographique et temporelle. Mon intervention transige par le Mexique quand je cite Sayak Valencia ou Francesca Gargallo, par la Colombie quand j’évoque María Teresa Hincapié et Las Meninas Emputás!, par Cali et New York quand je parle d’Extractivismo (2015) de María Evelia Marmolejo.

Une autre référence phare a été Sable International de Rosamond S. King, une performance présentée à Montréal en 2014 dans le cadre d’Encuentro, et qui s’est déroulée pas très loin de la Fondation. J’ai eu la chance de voir cette œuvre qui rendait hommage aux travailleur.e.s de la santé d’origine africaine et caribéenne. Pourquoi ce travail si pertinent, toujours d’actualité, n’a-t-il pas eu plus de visibilité? Pourquoi le travail à qui la performance rend hommage est souvent invisible lui aussi? Voici un bel exemple de questions à se poser.

Je voulais finalement approcher les objets de l’archive d’éducation avec le même soin que des œuvres exposées. Ce sont des objets précieux, des restes d’expériences éducatives. Je sentais aussi, dans ces objets, la trace des médiateurs.trices culturel.les qui avaient manipulé ces objets, ou les avaient pensés. Dans les objets, on voyait la trace des questions qu’ils et elles posaient, les réflexions lancées au public. J’avais envie d’associer ces questions à celles que posent les artistes dans leurs œuvres, de rendre visible ces liens communs. J’installe un dialogue entre ces pensées, comme nous faisons partie d’une même conversation.

Auteur: Daniel Fiset

Daniel Fiset est un travailleur culturel basé à Tiohtiá:ke/Mooniyang/Montréal. Détenteur d'un doctorat en histoire de l'art de l'Université de Montréal, il a collaboré avec de nombreuses institutions québécoises et canadiennes en arts visuels, dont OPTICA, esse arts + opinions et le Musée d'art contemporain des Laurentides. Il occupe actuellement le poste de commissaire adjoint à l'engagement à la Fondation PHI pour l'art contemporain.

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